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dimanche 29 novembre 2015 10:03

doit-on dire piedophile ou podophile ?

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« Pétanque, footing, et pédalo »

"La famille PIED

Patriarche indoeuropéen : *PED-, « pied »

Les branches

1. Les deux principaux ancêtres latins de cette famille sont les noms pes, gén. pedis, ancêtre de notre pied, et pedica, ancêtre de notre piège. En sont issus la plupart des mots français qui contiennent le radical - pie - :

piédestal, piéger, Piémont, piétaille, piétiner, piéton, piètre, empiéter, marchepied, trépied, ...

2. Parmi les autres membres français de la famille on trouve des mots qui contiennent le radical latin original - ped - de pes, pedis, ou bien des mots dans lesquels ce radical s’est transformé au fil des siècles en - pet -, comme peton, ou en - pêch -, comme empêcher, du bas latin impedicare, “prendre au piège, entraver” :

pédale, pédestre, pédicure, pedigree, bipède, expédient, expédier, palmipède, quadrupède, ... pétanque, peton, ... empêchement, empêcheur, se dépêcher, ...

3. Le principal ancêtre grec de la famille est πους, pous, gén. ποδος, podos, « pied », dont le radical -ποδ-, -pod- se transforme en -πεζ-, -pez- dans τραπεζα, trapeza, « objet à quatre pieds, table ». En sont issus antipodes et trapèze.

Le diminutif de πους, pous est ποδιον, podion, “petit pied”. Ce dernier mot, via le latin podium, « petite éminence ; socle, support » est à l’origine de notre propre podium, bien sûr, mais aussi de puy, appui, et probablement répudier 1.

4. Dans la famille, n’oublions pas enfin les cousins germains – et sportifs – venus en courant d’outre-Manche ou d’outre-Atlantique ; ils sont issus du germ. *fōt- : football, babyfoot et footing. 2 Les invités masqués

1. De -ποδ-, -pod- (branche 3) ils n’on conservé que le po : polype et poulpe, doublets issus du grec πολυπους, polupous, « à plusieurs pieds », dont pieuvre est en fait le troisième descendant, en dépit d’une forme qui le fait s’apparenter davantage aux descendants du latin pes, pedis (branche 1).

2. De -ποδ-, -pod- (branche 3) il n’a conservé que le p : Œdipe, du grec Οιδιπους, Oidipous, « les pieds enflés », parce que Laïos, son père, prévenu par Apollon du danger que constituerait son fils, l’avait fait exposer en lui liant les pieds. Dérivé : œdipien. On retrouve le premier élément du mot dans œdème.

3. De -ped- (branche 2) il a perdu le d : péage, du latin populaire *pedaticum, « droit de mettre le pied ». Par sa forme et son sens, on croit souvent, à tort, que ce mot est étymologiquement apparenté à payer (voir la famille PACTE). L’erreur est compréhensible car, outre la proximité des formes, il désigne d’abord le droit, la taxe qu’on lève sur les personnes, les animaux, les marchandises pour le passage d’un pont, d’un chemin, d’une route. Au XVIIe s., péage ne se dit plus que du droit pris sur les voitures transportant des marchandises pour l’entretien des grands chemins. Par métonymie, le mot désigne aussi l’endroit où l’on paie ce droit de passage, sens qu’il a encore aujourd’hui à l’entrée des autoroutes à péage.

4. piger est probablement une variante dialectale de piéger (branche 1), d’où le sens de « saisir, comprendre ». 3 Dérivé : pige.

5. De -ped- (branche 2) il a perdu le d et changé le e en un i : pion, de l’espagnol peon, « fantassin », du bas latin pedo, gén. pedonis. Dérivé : pionnier.

6. pitre (bouffon, clown) est probablement une variante franc-comtoise de piètre (branche 1). Dérivé : pitrerie. Quant à piètre, il est issu du latin pedester, « qui va à pied » ; c’est donc le doublet populaire de pédestre. Du fait de l’infériorité du piéton par rapport au cavalier – également sensible dans les mots pion et piétaille –, piètre a développé le sens péjoratif de « mauvais ». 4.

7. Il est méconnaissable : calibre (Voir Curiosités).

Curiosités

1. babouche : d’abord papouch et aussi babuc par l’italien, est emprunté au turc pāpuš, “chaussure”, lui-même repris au persan pāpuš, “(chaussure) qui couvre (puš) le pied (pāi)”.

2. calibre est issu de l’arabe قالب qālab ou qālib « moule, forme à chaussure », et celui-ci du grec καλόπους kalopous, “forme en bois pour fabriquer des chaussures”, composé de καλον « bois » et de πούς « pied ». Dérivés : calibrer, calibrage.

3. pedigree : de l’anglais pedigree, lui-même issu du français pied de grue, à cause de l’analogie de forme entre l’empreinte de cet oiseau et les trois petits traits rectilignes utilisés dans les registres officiels anglais pour indiquer les degrés ou les ramifications d’un arbre généalogique à trois branches.

4. pétanque est issu du provençal pé tanco, « pied fixé ». Dans ce jeu, on lance sa boule en ayant le pied fixé au sol, sans prendre d’élan.

Le deuxième élément, tanco, appartient quant à lui à une famille romane dans laquelle on trouve notamment l’occitan estancar, « barrer un cours d’eau », le catalan tancar, « fermer », et les mots français étang et étanche. Cette famille a des origines obscures, tout comme d’ailleurs le lat. stagnare, « stagner », avec lequel elle est probablement apparentée. Entre autres hypothèses, nous nous permettons de proposer un rapport entre tous ces mots et l’angl. tank, « réservoir ». Ce mot, qui a d’abord désigné les réservoirs d’irrigation de l’Inde, est un emprunt à un mot indien, tankh ou tanken selon les dialectes, eux-mêmes peut-être issus du sanskrit tadaga, « étang, lac ».

5. piédestal est emprunté à l’italien piedistallo (ou piedestallo), terme d’architecture désignant un support servant de soubassement à une colonne, une statue, un vase. Le mot est composé de piede, « pied », et de stallo, « support », proprement « séjour, demeure », issu du même mot germanique que les mots français étal, étaler, stalle, et installer.

6. pyjama : de l’anglais pyjamas (ou pajamas), lui-même issu de l’ourdou paejama ou pajama, “vêtement de jambes”, lui-même issu du persan pāi, “pied, jambe” et jama, “vêtement”. Homonymes et faux frères

1. Il y a puy, puits et puis !

- puy est de la famille, comme on l’a vu plus haut (branche 3). Graphie ornée de pui, il est issu du latin podium pris dans son sens géographique de “petite éminence”. Le fr. appuyer, l’esp. apoyar, et l’it. appoggiare (> fr. appogiature) sont issus d’un latin populaire *appodiare, lui aussi dérivé de podium, mais ici au sens de “socle, support”.

- puits a une histoire plus compliquée. D’abord puz, puiz et puis, il est issu du latin puteus, « trou, fosse », spécialement « puits de mine » et « puits d’eau vive », mot dont la finale en -eus laisse supposer une origine étrusque. La voyelle du français est due à un développement anormal qui s’explique probablement par l’influence du francique *putti, restitué par l’ancien haut allemand putti, le mot germanique étant lui-même emprunté au latin. Ainsi puits serait un exemple de ces formes hybrides dues au bilinguisme de la France du nord après l’invasion des Francs. La graphie actuelle puits (XVIe s.) réintroduit un -t- étymologique pour éviter l’homographie avec l’adverbe puis. Dérivés : puiser, épuiser, épuisement, épuisant, inépuisable.

- puis est issu du latin classique post via son dérivé postea ou un latin populaire *postius. Dérivés : depuis, puisque.

- il y a enfin un autre puis, forme littéraire de peux (v. pouvoir).

2. pêcher, pêche et pécher sont sans rapport avec empêcher / dépêcher (branche 2) : - pêcher est issu du latin piscari, de même sens, lui-même dérivé de piscis, « poisson ». Dérivés : pêche, pêcheur, pêcherie, repêcher, piscine, pisciculture. - pêche (nom de fruit) est issu du latin populaire persica, du latin classique persicum (pomum), « fruit de Perse ». Dérivé : pêcher. - pécher est issu du latin peccare, « broncher, faire un faux pas » 5, d’où « commettre une faute, une erreur ». Dérivés : péché, pécheur, peccadille, impeccable, ...

3. pédagogue et pédéraste sont issus du grec παις pais, gén. paidos, « enfant ». L’élément -agogue est issu du grec αγειν agein, « conduire ». (Voir famille AGIR) L’élément -éraste est issu du grec ερως erôs, « désir des sens, amour », d’où érotique.

Pour pédant, d’origine italienne, les choses sont moins claires, car le mot pourrait bien être issu de (pedagogo) pedante, « accompagnateur à pied », avec emploi substantivé de l’adjectif.

orthopédie est formé du grec ορθός orthos, « droit » et de παιδεία paideia, « éducation des enfants (au physique et au moral) », autre dérivé de παις.

4. piété et pitié : doublets issus de pietas, « sentiment de dévotion envers les dieux, les parents, la patrie ». Les deux mots ne se sont différenciés qu’au XVIe s. Dérivés : pieux, impie, pitoyable, impitoyable, s’apitoyer, expier, ...

5. Enfin ne sont de la famille ni pièce (< lat. vulg. *pettia) ni pierre (< grec petra, d’où pétrole, « huile de pierre ») ni pieu (< lat. palus, voir la famille PACTE) ni épier (< germ. *speha, voir la famille SPECTACLE) ni péter (< lat. pedere) ni petit (< lat. vulg. *pittittus) ni pétrir (< lat. pinsere, pistus).

Dans d’autres langues indoeuropéennes

esp. apearse, apeadero, apoyar, despejar, expedición, fútbol, impedir, despedir, peaje, peatón, pedestal, peón, pezuña, pie, pionero, podio, pólipo, poyo, pulpo, trapecio, tropezar

port. apoiar, expedição, impedir, pé, pioneiro, podal, poio, pólipo, trapézio, tropeçar

it. appoggiare, marciapiede, pedone, piede, podismo, poggio, spedire

angl. fetch, fetter, foot, impeach, impede, octopus, pedal, pedestrian, pedigree, pioneer, pyjamas

all. Depesche, Fuss, fussen, füsseln, Pedal, Pionnier, Podest, Polyp, Trapez

rus. антипод, депеша, педаль, пешка, пионер, полип, футбол, экспедиция

Notes

1- Répudier, du latin repudiare, “repousser du pied, rejeter, refuser” (ancien français repuier), ne semble pas – comme on a pu parfois le croire – avoir grand chose à voir avec pudeur. À moins que la pudeur n’ait elle-même, à l’origine, quelque chose à voir avec le fait de repousser du pied ... Mais dans l’état actuel des connaissances, le verbe latin pudere, « avoir honte, faire honte », n’est rattachable à aucune racine indoeuropéenne.

2- Comme on l’a vu à propos de la famille PREMIER, rappelons qu’il est normal qu’au son /p/ à l’initiale en indoeuropéen correspondent les sons /p/ en latin et en grec, et /f/ en germanique.

3- Pour en savoir plus sur les origines contestées et l’évolution sémantique complexe de piger, on lira avec profit les deux longs articles du Dictionnaire historique de la langue française (Le Robert) consacrés à ce verbe.

4- De piètre à pire, il n’y a donc qu’un pas que certains franchissent en proposant de rattacher les mots latins pejor et pessimus (> fr. pire, pessimisme) à la famille de PIED. D’autres préfèrent y voir des descendants de la racine indoeuropéenne *PET- (famille PETITION), au sein de laquelle on trouve à la fois les idées de plume, d’aile, d’essor, d’élan, et de chute. (> fr. pétition, répéter, appétit, penne, panne, pignon, hélicoptère, ...)

5- Certains rattachent néanmoins pécher à pied car son sens initial de « trébucher » leur donne à penser que peccare, mot usuel et familier, serait issu d’un *pecco (non attesté) qui serait à pes ce que mancus, « manchot » est à manus, « main ».

Les grandes familles de mots"

par Jean-Claude Rolland

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jeudi 22 janvier 2015 12:49

dans le monde entier, l'image de la France impose le respect

Pilar_Martin_oiseau_patrouille_de_France.jpg
non, la France ne se laissera pas plumer !
photo : Pilar Martin

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lundi 22 décembre 2014 06:13

mon truc en plume

Beate_Dalbec_flamand_rose_2.jpg
photo : Beate Dalbec

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dimanche 6 juillet 2014 07:27

je suis un être libre

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« Liberté »
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom
Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom
Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom
Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom
Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte

Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom
Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom
Sur l’absence sans désirs
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.

Paul Éluard, Poésie et Vérité, Paris, Éditions de la main à la plume, 1942.
photo : Herbert List

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samedi 22 février 2014 07:09

rions un peu

L'humour: tentative de définition, un séminaire de Bernard Gendrel et Patrick Moran

École normale supérieure, Paris, 2005-2006.

Le nonsense, par Nicolas Cremona

Le nonsense

Tout comme l'humour noir, auquel il est souvent lié, le nonsense est souvent considéré comme une des formes les plus pures de l'humour, tant il est loin de l'ironie et d'autres formes du comique. Né en Angleterre, il désigne une forme d'humour lié à l'absurdité ou à l'excentricité. Il s'agit de présenter des personnages ou des situations incongrues avec gaieté. Pourquoi employer le terme anglais et pas le mot français non-sens?

Le mot anglais a une extension beaucoup plus vaste que le terme français et désigne une «bêtise», du «n'importe quoi», alors que le non-sens est presque un terme technique en français définissant un raisonnement illogique ou absurde. Ainsi, nonsense paraît plus apte à désigner un type d'humour que le non-sens (que l'on retrouve plus dans les corrigés de versions latines que dans les théories de l'humour).

Pour tenter de définir le nonsense, on peut procéder par la voie négative et le différencier de formes proches: le monde à l'envers, l'absurde, le paradoxe.

Ainsi, on associe souvent le nonsense à la vision d'un monde inversé, négatif du monde réel. Il y a en effet ce type d'univers dans Alice au pays des merveilles, où Alice devient la servante d'un lapin. Mais suffit-il de présenter un monde à l'envers pour faire du nonsense? Le topos du monde à l'envers, que Bakhtine a longuement et brillamment étudié implique toujours un retour à l'ordre, un ultime renversement. Le désordre est une parenthèse, et sert à renforcer l'ordre; c'est exactement la fonction du carnaval à la Renaissance et de la fête des fous. Dans le nonsense, le monde à l'envers n'est jamais remis à l'endroit. Par ailleurs, le monde à l'envers s'exprime à travers des formes codées à la Renaissance: pensons notamment à l'Eloge de la folie d'Erasme ou à l'éloge des dettes de Panurge au début du Tiers livre; ces deux éloges paradoxaux sont de véritables morceaux de bravoure de rhétorique. Rien de tel dans le nonsense qui échappe à une codification rhétorique.

Parallèlement, le nonsense peut être rapproché de l'absurde: en effet, le nonsense présente des situations absurdes ou incongrues, qui semblent défier les lois de la logique et ne référer à aucun élément du monde réel. Mais l'absurde d'un roman de Kafka ou d'une pièce de Beckett diffère du nonsense. D'ailleurs, en anglais, on parle de «theatre of the absurd» et non pas de «nonsense theatre». L'expression anglaise montre (et c'est bien commode) qu'il y a une différence de perception entre les deux variétés. Chez Beckett, l'absurde se présente comme une vision du monde inspirée par une philosophie pessimiste. L'absurdité du monde soumis à la vieillesse et à la mort, l'absurdité du langage qui ne peut que se répéter sans innover, sans rien dire (dans Oh les beaux jours) ont une valeur de preuve ou de démonstration. Cela n'exclut pas qu'on puisse rire à certains passages de la pièce de Beckett. Le nonsense, quant à lui, semble difficilement utilisable dans le cadre d'une philosophie.

Enfin, pour certains, le nonsense s'apparente au paradoxe, au mot d'esprit. Le paradoxe consiste à opposer dans une même phrase deux propositions incompatibles et à présenter leur relation sous l'aspect de la logique; ainsi, Oscar Wilde, grand spécialiste en la matière, peut dire: «Mes goûts sont simples, je me contente du meilleur.» Ce mot d'esprit relève du paradoxe car il se présente comme un pseudo-raisonnement logique, mais il ne correspond pas au nonsense, tant il est lié à un art de la conversation, à une recherche de l'effet. Les aphorismes brillants d'Oscar Wilde cherchent à susciter la surprise et l'admiration: on se dit que c'est bien senti, bien trouvé, «bien rédigé» comme diraient les Guermantes. Le nonsense est plutôt du côté de la surprise sans admiration. Il serait moins intellectuel que le mot d'esprit.

Le nonsense ne peut pas être assimilé à ces trois formes mais il leur est lié néanmoins: il peut présenter un monde à l'envers, mais sans le renverser; l'absurde fait partie du nonsense mais il n'est pas pris au sérieux, pas pris philosophiquement; le nonsense peut emprunter des formulations paradoxales mais il ne recherche pas l'effet brillant et ne peut pas se couler dans une rhétorique.

Comment définir le nonsense? La voie négative indique des formes voisines mais ne permet pas de donner une conception claire et définie. A vrai dire, si l'on balaie la critique sur le nonsense, on constate la rareté de théories sur la question et une abondance de mises en pratique. Parmi les théoriciens du nonsense, on peut dégager deux positions antagonistes, qui représentent deux extrêmes: celle de Chesterton, polémiste catholique et polygraphe anglais du début du siècle, partisan d'une approche philosophique et existentielle du nonsense, et celle de Genette, plus centrée sur la logique et la linguistique, dans «Morts de rire».

Conception philosophique du nonsense: Chesterton

On trouve dans l'anthologie Le Paradoxe ambulant deux articles de Chesterton sur le nonsense: «L'humour», paru dans The Spice of Life et «Défense du nonsense», tiré de The Defendant.

Dans le premier de ces articles, Chesterton fait une généalogie de la notion d'humour et aborde le nonsense à la fin de son article: pour lui, le nonsense est l'aboutissement historique des autres formes d'humour. C'est «de l'humour qui a pour l'instant renoncé à tout lien avec l'intelligencei».

«C'est de l'humour qui abandonne toute tentative de justification intellectuelle, et ne se moque pas simplement de l'incongruité de quelque hasard ou farce, comme un sous-produit de la vie réelle, mais l'extrait et l'apprécie pour le plaisirii

«C'est la folie pour la folieiii»

Gaieté, plaisir et gratuité sont les maîtres mots de cette définition.

Dans «Défense du nonsense», la réflexion se poursuit et l'auteur se livre à une grande comparaison entre Edward Lear, auteur des Nonsense Poems, et son contemporain Lewis Carroll. Pour Chesterton, avant Lear, il y a eu du nonsense mais celui d'Aristophane, de Rabelais «était satirique &#150; c'est-à-dire symbolique: c'était un genre d'exubérante cambriole autour d'une vérité découverteiv. »

Avec Lear, le nonsense n'a plus cette dimension allégorique, ce rapport à l'intelligence. C'est en ce sens que Lear est supérieur à Carroll car il renonce à l'intelligence. Carroll est trop intellectuel, trop mathématicien alors que Lear introduit ses absurdités dans un monde poétique. Le nonsense est donc une fuite du monde.

Après cette comparaison, Chesterton élargit la perspective et propose de voir dans le nonsense un retour à un émerveillement premier devant le monde, et pas seulement la création d'un merveilleux totalement coupé de la réalité. Pour le polémiste catholique qu'est Chesterton, le nonsense est amené à devenir une nouvelle littérature qui viendra au secours de la vision spirituelle du monde

Le sentiment d'émerveillement devant l'exubérance des choses indépendamment de notre contrôle rationnel est la source de la spiritualité, mais aussi celle du nonsense.

Et Chesterton achève son article par cette brillante péroraison :

«La personne bien intentionnée qui, ayant simplement examiné le coté logique des choses, décide que «la foi, c'est le nonsense» ne sait pas de quoi elle parle; elle risque plus tard de découvrir que le nonsense, c'est la foiv

On voit donc l'évolution de la position de Chesterton qui part de l'idée de folie pour la folie et aboutit à une vision d'un nouveau merveilleux, d'inspiration chrétienne. Ces deux aspects sont-ils cohérents? Rien n'est moins sûr. Reprenons la comparaison entre Lear et Carroll : il apparaît qu'au regard des critères de Chesterton, ce serait plutôt Carroll qui vaincrait Lear. En effet, Lear propose des poèmes clairs du point de vue logique, qui ont un sens. Il reprend la forme du limerick, poème bref de cinq vers souvent grivois. Ce sont les situations qu'il peint qui sont incongrues(un vieillard mange des araignées, un autre plonge dans l'Etna et se plaint que ce n'est pas à la bonne température) : est-ce vraiment du nonsense? Lear ne reste-t-il pas lié à l'intelligence, en employant une forme codée et en introduisant dans le réel des personnages excentriques? Carroll, quant à lui, semble aller beaucoup plus loin, puisque son univers est totalement délié du monde réel. C'est cette absence de référence au monde réel qui ferait le véritable nonsense, et c'est Lewis Carroll qui est du côté du merveilleux et non Lear.

Chesterton lui-même parvient-il à réaliser le programme qu'il propose? Est-ce que ses oeuvres illustrent son idée du nonsense comme merveilleux chrétien? Les histoires du père Brown, son ouvrage le plus connu, fonctionnent comme des paradoxes: un crime impossible est commis, le père Brown, détective amateur mais grand connaisseur des mystères de l'homme et de la nature, annonce la solution du problème sous la forme d'un paradoxe, et la suite de l'histoire consiste en l'explication rationnelle du paradoxe. A ce titre, le nonsense est nié, car tout est expliqué. L'humour des histoires du Père Brown repose plus sur une présentation amusante des décors et des personnages que sur un merveilleux ou un jeu de folie. La pratique de Chesterton montre qu'il reste souvent du coté du paradoxe.

C'est peut-être dans son roman Le nommé Jeudi, (1911) que Chesterton est le plus proche de son idéal de nonsense. Le roman raconte comment six policiers sont engagés secrètement par un personnage inconnu dans une confrérie d'anarchistes qui projette de semer le chaos en Angleterre. On découvre à la fin que le personnage inconnu est Dieu et qu'il a soumis les hommes à une épreuve: voir le désordre du monde à travers le regard d'un anarchiste est un moyen de constater in fine l'harmonie du monde et de revenir à l'ordre. Or, ce retour à l'ordre, au rationnel, est clairement exprimé par la narrateur qui sous-titre le roman «un cauchemar». Dès lors, ce qui aurait pu être du nonsense est écrasé par la fin moralisante. Paradoxalement, c'est le prosélytisme de Chesterton qui l'empêche d'atteindre à l'émerveillement chrétien. Il n'y a pas vraiment de nonsense car l'ordre est rétabli à la fin par la révélation que tout est un rêve. Le rétablissement du sens ou de la raison montre qu'il n'y a pas de nonsense. A ce titre, cet auteur reste prisonnier de la raison. Décidément, Chesterton est trop intelligent pour faire du nonsense.

On pourrait reprendre l'opposition entre étrange, fantastique et merveilleux que formule Todorov dans Introduction à la littérature fantastique: l'étrange consiste à présenter des éléments paradoxaux qui seront expliqués rationnellement à la fin, le fantastique naît de l'hésitation entre une explication rationnelle de faits curieux et une croyance au surnaturel; et le merveilleux repose sur un monde totalement délié de la réalité et qui exhibe son aspect fictif et imaginaire. Si l'on transpose cette grille à l'oeuvre de Chesterton et à d'autres écrits apparentés au nonsense, on peut dire que Chesterton reste du coté de l'étrange et que le vrai représentant du nonsense est celui qui pose son univers comme merveilleux, absurde, sans aucune référence au réel, c'est-à-dire Lewis Carroll. Dans le même esprit, les récits de voyage imaginaires d'Henri Michaux, regroupés dans Ailleurs (1948), représentent de bons exemples de nonsense merveilleux, puisque le narrateur y décrit des mondes totalement imaginaires et absurdes qui ne se laissent pas appréhender par la logique du monde réel. Le début du Voyage en grande Garabagne est exemplaire: chez les Emanglons, on se livre à des activités parfaitement absurdes au regard du narrateur (des combats de boue, des lâchers de fauves dans les rues) mais qui correspondent à des jeux numérotés pour les Emanglons. La logique du réel n'a pas de prise sur les activités de ces peuples.

Le fait que Chesterton ne remplisse pas le programme qu'il a fixé dans ses articles ne nous mènera pas pour autant à invalider sa théorie du nonsense merveilleux, qui correspond à certaines tentatives de Carroll et Michaux mais qui ne relèvent pas de la foi chrétienne. Face à cette conception philosophique et existentielle, proposons l'hypothèse de Gérard Genette, plus centrée sur la logique et les faits de langage.

Une conception logique du nonsense

C'est à la fin de son article «Morts de rire» (Figures V) que Genette parle du nonsense (p 215-219). Mais le critique ne le définit pas, il propose des exemples et les examine au cas par cas, dans des fragments déliés.

Pour Genette, le nonsense peut être analysé: «c'est le négatif d'un dialogue parfaitement sensé. Ça relève de l'humour logique».

Voici quelques exemples: dans Ninotchka de Lubitsch, un personnage demande à un garçon de café : «Garçon, apportez-moi un café crème sans crème.» et le garçon répond: «Ah, nous n'avons pas de crème. Voulez-vous un café au lait sans lait?». Pour Genette, ceci est un classique du nonsense burlesque. On ne comprend pas très bien le terme de nonsense burlesque, si l'on considère que le burlesque repose sur une inversion du haut et du bas. Genette analyse cet extrait comme le renversement absurde d'un énoncé clair. Le rajout de la négation, absolument inutile sur le plan de la communication de l'information, crée le nonsense. Mais c'est aussi et surtout la réponse du garçon qui se prend au jeu qui contribue à rendre ce dialogue comique: le garçon reprend la formule par habitude, par dérision ou par naïveté (Genette ne tranche pas). Sans cette reprise, on aurait un énoncé absurde: ici ce qui fait rire, c'est la répétition et la variation: le nonsense se présente comme un énoncé logique (une réponse à une question) puisqu'il reprend la question (même si elle est illogique). Le nonsense est donc fondamentalement un jeu avec la logique, un déguisement de l'absurde sous les traits de la logique.

Dans le même genre, Genette mentionne un exemple de « nonsense par excès d'évidencevi»tiré de La Grande Illusion de Renoir: «Etre végétarien n'a jamais empêché d'être cocu». C'est un pur truisme dont le sel tient à ce qu'il prétend démentir une assertion absurde. Là encore, le nonsense repose sur une apparence de raisonnement logique sur un fond parfaitement illogique. Il parodie la logique.

Autre exemple: «Depuis que j'ai coupé ma barbe, je ne reconnais plus personne.»(Léon-Paul Fargue) : c'est un nonsense car l'auteur prétend créer une relation logique entre deux faits qui n'ont rien à voir entre eux. On ne s'y attend pas. Il y a un effet de surprise. C'est d'ailleurs cette surprise qui crée le nonsense. Sans la surprise, on aurait un simple raisonnement absurde. Par exemple, lorsque Bertrand Russell présente cet énoncé absurde, sans référence: «L'actuel roi de France est chauve», il ne crée pas un nonsense mais un simple énoncé vide de signification. Le nonsense doit donc s'appuyer sur autre chose qu'un énoncé absurde. A moins de classer Russell et Wittgenstein parmi les humoristes, ce qui ne paraît pas évident.

Mais on peut reconstruire l'énoncé «Depuis que j'ai coupé ma barbe, plus personne ne me reconnaît.» Le nonsense fonctionne comme un négatif de raisonnement sensé.

A ce titre, ne serait-il pas réduit à une simple formulation? Lorsqu'on peut reconstruire une logique derrière, le nonsense reste-t-il du nonsense?

Par ailleurs, Genette cite d'autres exemples de nonsense qui ne semblent pas se placer sur le même plan que les précédents. Faute de donner une définition du nonsense, le critique mélange boutades, mots d'esprit et nonsense. Ainsi, il cite ce mot de Jean XXIII qui, à la question «Combien de personnes travaillent au Vatican?», répondit: «A peu près la moitié». Ici, le comique vient du glissement logique: on demande un nombre, on répond une proportion. Le glissement est rendu possible par une ambiguïté de la question. Mais on ne peut pas mettre cet exemple sur le même plan que les précédents puisqu'il signifie quelque chose.

Il est difficile de proposer une conception purement logique du nonsense. En effet, procéder ainsi conduirait à envisager le nonsense comme une forme renversée de logique, un artifice rhétorique, un simple négatif d'un discours logique.

Nous ne proposerons pas de définition du nonsense mais nous essaierons de louvoyer entre les deux positions extrêmes développées précédemment, à travers quelques exemples.

Quelques exemples et propositions

Le nonsense pourrait reposer sur le déroulement logique d'une situation de départ illogique: il se présenterait sous la forme de la logique, tout en étant parfaitement illogique. Ainsi, dans son roman Ferdydurke (1938), Witold Gombrowicz insère un épisode digressif «Philidor doublé d'enfant» qui raconte le duel entre Philidor, un professeur partisan de la synthèse et l'Anti-Philidor, son adversaire partisan de l'analyse. Les deux adversaires commencent par opposer «du macaroni» et «des macaroni», «l'essence du macaroni, le macaroni en soi» et «un composé de farine, d'oeufs». Puis l'analyste se met à décomposer la femme de Philidor (un nez, une bouche, deux yeux, deux oreilles); le synthéticien riposte en synthétisant la maîtresse de son rival (il la force à se concentrer sur un problème de logique); enfin, le synthéticien gifle l'analyste et le cri de douleur de l'Anti-Philidor est la preuve qu'il a ressenti tout entier la douleur et non pas seulement sa joue. Gombrowicz réalise ici un nonsense par emballement de la logique, à partir d'une base excentrique. A ce propos, on peut se demander si le nonsense peut se développer à grande échelle, sur plusieurs pages, de façon illogique: la mise en récit n'implique-t-elle pas obligatoirement une mise en ordre, un déroulement logique?

Cet emballement absurde se retrouve chez Michaux dans «Plume au restaurant»; le poème fonctionne par gradation: tout devient de plus en plus démesuré et décalé. Le nonsense joue de l'accumulation et du décalage.

Le nonsense peut se présenter comme un jeu avec le langage non rhétorique (sinon, il serait assimilé au simple paradoxe) : l'avalanche de phrases absurdes dans La cantatrice chauve et l'histoire de Bobby Watson qui est mort mais dont on parle comme s'il était vivant relèvent du nonsense car deux faits contradictoires sont présentées comme des vérités. Le cas Bobby Watson illustre le jeu sur le langage (tous les membres de la famille Watson s'appellent Bobby) et le déroulement d'une logique illogique (Watson est mort et vivant à la fois).

Le poème de Lewis Carroll, Jabberwocky, inséré dans De l'autre côté du miroir, illustre une autre tentative du nonsense, reposant sur l'invention de mots imaginaires placés au milieu d'un poème épique racontant une lutte entre un héros et un monstre nommé le Jabberwock: on comprend le sens du poème, bien que certains mots n'aient aucun sens. Dans la préface de La chasse au Snark, autre poème pseudo-épique, Lewis Carroll prétend, cum grano salis, ne pas faire du nonsense en expliquant que tous les vers de son poème sont clairs sauf un vers qu'il cite (et qui est parfaitement clair, quoique anodin). Se peut-il qu'un texte clair et logique passe du coté du nonsense uniquement par l'intrusion de mots sans référence?

Le nonsense n'est donc pas uniquement une forme aberrante ni une vision du monde merveilleux. Il est entre les deux. Il peut servir d'instrument, de véhicule à d'autres types d'humour, comme l'humour noir par exemple, dans certains sketches du film Le Sens de la vie des Monty Python. Sous sa forme ramassée, il cherche à provoquer la surprise mais pas l'admiration. Il s'adresse moins à l'intelligence que le paradoxe et se présente toujours sous les traits de la gaieté, du plaisir. C'est en effet peut-être le point commun de tous les exemples mentionnés ici. Il pourrait y avoir plusieurs degrés de nonsense, de l'illogique à l'a-logique, du simple énoncé apparemment logique illustrant un contenu aberrant à la présentation illogique d'un monde coupé de la logique du réel, forme de merveilleux a-logique (Alice au pays des merveilles). Nous laisserons à d'autres le soin de construire cette «bathmologievii».

Nicolas Cremona

i G.K. Chesterton, Le Paradoxe ambulant, Actes sud, 2004, p 151.

ii ibid, p 151.

iii ibid, p 151.

iv ibid, p 186.

v ibid, p 190.

vi G. Genette, Figures V, "Morts de rire", Paris, Seuil, coll. "Poétique", 2002, p 217.

vii La «bathmologie» ou science des degrés est un projet formulé par Roland Barthes dans ses derniers écrits, elle a été reprise ironiquement par Dominique Noguez dans son roman Les Martagons, Gallimard, 1995.

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