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“Colonialisme vert” : comment le monde moderne s’obstine à vouloir sauver l’Afrique des Africains

, 10:53 - Lien permanent

Juliette Cerf :

L’Afrique serait une terre sauvage et préservée… Dans “L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain”, l’historien Guillaume Blanc montre que cette idée relève du fantasme. Et est l’expression d’un nouveau genre de colonialisme, le colonialisme vert, qui sert les intérêts des dirigeants africains et européens, et des grandes organisations environnementales.

« Tandis que les ressources et les milieux ont partout ailleurs été exploités au bénéfice de l’industrialisation, de l’urbanisation, du développement, l’Afrique serait restée ce sanctuaire, entre terre rouge et ciel bleu, où l’origine se serait chaque jour fragilement recommencée depuis l’aube des temps. Du moins voulons-nous le croire », écrit en préface François-Xavier Fauvelle, titulaire de la chaire Histoire et archéologie des mondes africains au Collège de France.

Cette vision fantasmée d’un prétendu Éden africain, nature vierge et sauvage, Guillaume Blanc, historien de l’environnement, spécialiste de l’Afrique contemporaine, en retrace, à partir de l’exemple précis d’un parc naturel éthiopien, l’implacable généalogie. Ainsi, en Éthiopie, le mythe d’une forêt primaire perdure, notamment véhiculé par l’ancien vice-président américain Al Gore, Prix Nobel de la paix. Une vision aussi fausse que l’ombre qu’elle projette : celle d’une Afrique hors du temps qui ne serait pas assez entrée dans l’Histoire. Trop naturelle, pas assez culturelle… Comme le notait, en 1963, le directeur des parcs du Congo belge, qui deviendra celui des parcs du Zaïre sous Mobutu : « L’Europe a ses cathédrales préservées à travers les âges, l’Afrique peut être fière de montrer ses prestigieux spectacles naturels. » À mesure que la nature disparaît dans le Nord, on tente de la préserver dans le Sud, en mettant des territoires sous cloche.

Comment en êtes-vous venu à travailler sur l’Éthiopie ? Mes recherches, à partir de 2013, se sont resserrées sur ce pays d’Afrique où je me rends régulièrement depuis 2007. J’ai consacré ma thèse à la question des parcs nationaux du Canada, d’Éthiopie et de France. En créant ses parcs, chaque État produit un discours sur la nature. Un parc, qui est un espace naturel, est aussi un territoire politique. Sa délimitation n’est jamais neutre : en Amérique du Nord, en Europe ou en Afrique, il s’agit souvent de territoires montagnards, frontaliers, au départ peu ou pas contrôlés par l’État. Dans les Alpes, la Vanoise, le premier parc national français, créé en 1963 — au moment même où le monde paysan commence à disparaître —, jouxte la frontière italienne. Quand le ministre de l’Agriculture est allé l’inaugurer, il a été très mal accueilli par des villageois armés de fusils… Délimiter un parc national permet à l’État de planter le drapeau dans certains territoires.

Que vous a appris cette approche comparative ? Combien la vision et la gestion de la nature sont différentes en Europe et en Afrique. Il existe environ 350 parcs nationaux sur le continent africain, et dans la plupart d’entre eux les populations ont été expulsées pour faire place à l’animal, la forêt ou la savane. La violence subie entraîne des ravages sociaux. Dans les parcs encore habités, l’agriculture, le pastoralisme et la chasse sont interdits, punis d’amendes et de peines de prison. C’est le cas du parc éthiopien du Simien, situé entre 2 800 et 4 600 mètres d’altitude, et classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Le paysage montagnard y ressemble pourtant beaucoup à celui des Cévennes, mais dans ce parc français, également classé au patrimoine mondial, l’objectif est tout à fait contraire : il s’agit, selon l’Unesco, de sauver les « systèmes agropastoraux », de « les conserver par la perpétuation des activités traditionnelles », de valoriser l’harmonie de l’homme et de la nature… Au Simien, « les menaces pesant sur l’intégrité du parc sont l’installation humaine, les cultures et l’érosion des sols ».

Deux poids, deux mesures ? Cette idéologie est véhiculée par les grandes organisations internationales comme l’Unesco, le WWF (World Wildlife Fund) ou l’UICN (Union internationale pour la conservation de la ­nature). Alors que l’homme européen saurait façonner l’environnement et s’adapter à la nature, l’homme africain ne pourrait que les dégrader et les détruire… Cette vision inégalitaire traduit un nouveau genre de colonialisme : le colonialisme vert. L’intention n’est plus la même qu’à l’époque coloniale, mais l’esprit reste identique : le monde moderne doit continuer à sauver l’Afrique des Africains, on légitime le contrôle de l’Afrique par une théorie environnementale décliniste.

Quelle est cette théorie ? Celle d’un monde africain sauvage et vierge, en voie de dégradation, qu’il faudrait à tout prix protéger. Ce fantasme d’Afrique, qui n’a bien sûr jamais existé, hante nos représentations, d’hier à aujourd’hui : récits de voyages, romans comme Out of Africa, de Karen Blixen, documentaires animaliers, dessins animés comme Le Roi lion, guides touristiques comme le Lonely Planet, etc. Ainsi un magazine comme le National Geographic peut-il encore écrire sans vergogne en 2017 : « Les parcs africains vibrent d’une énergie générée par les ­savanes vallonnées, les jungles luxuriantes, les cascades spectaculaires, et bien sûr la faune exceptionnelle. Ce très vieux continent nous donne le sentiment de remonter aux sources de l’histoire de la Terre : on y trouve les fleuves et les prairies d’où a jailli il y a bien longtemps une grande partie de ce qui vit sur notre planète. » Un Éden mythique, ­originaire, composé de faune, de flore et de panoramas, mais vidé de ses hommes…

“L’esprit de l’époque coloniale demeure: le monde moderne doit continuer à sauver l’Afrique des Africains.” “L’esprit de l’époque coloniale demeure: le monde moderne doit continuer à sauver l’Afrique des Africains.”

Clément Vuillier pour Télérama

L’animal y aurait-il remplacé l’homme ? Il existe une longue tradition d’anthropomorphisation des animaux, qui font le bonheur des safaris touristiques, et auxquels les écrivains européens ont donné un visage plus humain que celui des habitants, vus comme des sauvages, des « pygmées » regroupés dans des « ethnies ». Dans Les Racines du ciel (1956), de Romain Gary, Morel, le personnage principal, livre un combat pour la protection des éléphants d’Afrique : « La seule chose que les indigènes voient dans un éléphant, c’est la viande. » Gary n’attribue pas aux Africains la capacité d’aimer les animaux, qui serait une préoccupation d’« homme rassasié ». Le cliché colonial fait de l’homme africain un braconnier affamé, tuant l’animal avec cruauté, à l’arc et à la lance, auquel s’oppose la vision aristocratique du bon chasseur blanc civilisé. Dans le parc du Simien, connu pour son espèce de bouquetin, le Walia ibex, les experts ont associé la possible disparition de cet animal — que démentent pourtant les chiffres — à la présence humaine et justifié ainsi les déplacements forcés de population.

Comment le parc du Simien a-t-il vu le jour ? Juste après la vague de décolonisation des pays africains, de nombreux administrateurs coloniaux du Kenya, de l’Ouganda se retrouvent au chômage et deviennent experts pour l’Unesco, pour le WWF et pour l’UICN. Reconvertis, ils entament des missions sur tout le continent pour « évaluer » la nature africaine. Trois missions sont organisées en Éthiopie. La première en 1963 est dirigée par le biologiste anglais Julian Huxley, qui fut le premier directeur de l’Unesco en 1946. Le naturaliste Théodore Monod en fait partie. Ils suggèrent à l’empereur Haïlé Sélassié la création de parcs nationaux, à placer sous la supervision d’un Bureau de la conservation, en précisant : « La mission doute qu’il y ait dans la fonction publique éthiopienne une personne apte à occuper le poste du directeur du Bureau »… Plus tard, alors que le pays est dirigé par un régime communiste, le parc du Simien devient l’un des premiers sites inscrits par l’Unesco sur sa liste du patrimoine mondial de l’humanité, en 1978 — aux côtés du parc de Yellowstone (États-Unis), du parc Nahanni (Canada) et des îles Galápagos (Équateur).

Qu’ont à gagner les dirigeants africains à se laisser imposer cette sanctuarisation de leurs territoires ? Créer des parcs, c’est à la fois faire reconnaître la nation par l’extérieur et imposer cette nation à l’intérieur. Les montagnes du Simien sont une région de maquis régulièrement opposée à l’État central. Grâce aux financements et à la reconnaissance internationale, les dirigeants peuvent laisser leurs éco-gardes — ou envoyer l’armée — contrôler des populations qu’ils avaient jusque-là du mal à contrôler. Être reconnu par l’Unesco facilite aussi l’obtention de subventions de la part d’autres agences mondiales, comme la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Le pouvoir éthiopien, comme beaucoup d’autres pays d’Afrique subsaharienne, n’a pas les moyens de se passer de cette reconnaissance internationale qu’il sait instrumentaliser. Le cadre du colonialisme vert venu d’Occident a été mis à profit par l’Afrique, qui n’est pas hors du monde. Il y a une codépendance et des intérêts partagés : sans l’expert, le dirigeant ne peut pas tout à fait contrôler les citoyens éthiopiens ; et sans le dirigeant, l’expert ne peut pas tout à fait contrôler la nature africaine. Chacun a besoin de l’autre pour atteindre son objectif, mais dans les deux cas cela se fait au détriment des habitants des parcs.

Et au détriment de la nature ? En dénonçant ce colonialisme vert, ne craignez-vous pas d’être récupéré par des anti-écologistes ? C’est l’absurde paradoxe : la mise en parc de la nature ne permet en rien de protéger la planète. Je dis juste qu’il faut arrêter de nier l’évidence : ces populations expulsées ne participent aucunement à la crise écologique. Elles se déplacent à pied, n’ont pas d’électricité, n’achètent quasiment pas de nouveaux vêtements, ne mangent presque jamais de viande ou de poisson, et contrairement à deux milliards d’individus, elles n’ont pas de smartphones. Si l’on voulait résoudre la crise écologique, il faudrait vivre comme elles ! En revanche, une visite dans le parc du ­Simien, qui compte environ 5 500 touristes par an (ce qui est peu par rapport aux grands parcs du Kenya ou de Tanzanie qui abritent des safaris générant chaque année des dizaines de millions de dollars), a un coût écologique élevé : les randonneurs ont des bâtons en aluminium fabriqué à partir de l’extraction de bauxite, des vestes en polaire, à partir de résidus de pétrole, des chaussures en Gore-Tex, avec du Teflon, etc. Ils sont venus en avion, et un vol Paris-Addis-Abeba émet au moins 0,5 tonne de CO2.

Qu’en déduisez-vous ? L’exploitation des ressources induite par la visite d’un parc national équivaut à détruire les écosystèmes qui y sont protégés. L’argument de la biodiversité ne tient donc pas. En mettant sous cloche des espaces prétendument naturels, on s’exonère des dégâts qu’on cause partout ailleurs. On se dit qu’on peut continuer ce mode de vie puisqu’on préserve ici ce qu’on continue à détruire là-bas. Les parcs sont un trompe-l’œil qui cache le vrai problème : la destruction de la nature à l’échelle de la planète. La lutte écologique doit être globale, portée contre l’exploitation mondiale des ressources et non contre des agriculteurs et des bergers qui vivent d’une agriculture de subsistance.

GUILLAUME BLANC EN CINQ DATES
1982 Naissance à Vitry-sur-Seine (94).
2013 Soutenance de son doctorat.
2015 Une histoire environnementale de la nation. Regards croisés sur les parcs nationaux du Canada, d’Éthiopie et de France, éd. Publications de la Sorbonne.
2017 Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Rennes 2.
2020 L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, éd. Flammarion.
À lire

L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, éd. Flammarion, 352 p., 21,90 €.

source : telerama.fr

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